Souveraineté numérique : mot-valise ou vrai concept ?
Dépasser le buzzword pour comprendre les vrais enjeux.
La souveraineté numérique est sur toutes les lèvres. Mais sait-on vraiment ce que ce terme recouvre ? Est-ce qu’avoir un datacenter en Europe suffit à garantir une souveraineté numérique ? Pourquoi cette notion semble-t-elle changer de contours selon qu’on parle de cloud, d’IA ou de logiciel ? Derrière ce mot-valise se cachent des enjeux concrets, complexes, et souvent mal compris, pour les entreprises.
Au-delà du stockage local : une maîtrise de toute la chaîne
Comme le souligne IBM dans son article sur la distinction entre souveraineté et hébergement, le stockage local ne suffit pas. La souveraineté numérique implique une maîtrise complète de la chaîne de valeur : des infrastructures physiques aux logiciels, en passant par les données, les partenaires technologiques et les conditions juridiques associées.
Trois dimensions se dégagent :
- La souveraineté des données : où et comment sont-elles stockées, qui peut y accéder, selon quelle juridiction, avec quel chiffrement ?
- La souveraineté logicielle : qui détient les licences ? Peut-on adapter librement ses outils ou migrer facilement vers un autre environnement ?
- La souveraineté opérationnelle : quelle dépendance vis-à-vis des fournisseurs ? Peut-on réellement piloter, auditer et gouverner ses systèmes en toute autonomie ?
Quand RGPD diffère de souveraineté
Le RGPD est souvent présenté comme une garantie de souveraineté. Mais comme le rappelle Deloitte dans son analyse sur le cloud souverain, le RGPD assure la protection des données personnelles, pas nécessairement leur souveraineté.
Être conforme au RGPD signifie respecter les droits des individus et encadrer le traitement de leurs données. La souveraineté, elle, va bien au-delà : c’est la capacité pour une organisation ou un État de décider où ses données sont stockées, qui y a accès, sous quelle juridiction elles tombent et comment elles sont protégées. Une entreprise peut donc être RGPD-compliant tout en hébergeant ses données sur des infrastructures soumises à des lois extraterritoriales (comme le Cloud Act américain).
La vraie souveraineté implique une maîtrise complète de la chaîne de confiance : gestion interne des clés de chiffrement, isolation stricte des environnements, contrôle des flux sortants et indépendance vis-à-vis de prestataires soumis à des législations étrangères.
L’intelligence artificielle rebat les cartes
Avec l’essor de l’IA générative, la souveraineté prend une nouvelle dimension. Dans son initiative Cloud for Sovereignty , Microsoft souligne que les enjeux ne concernent plus seulement l’infrastructure, mais aussi la chaîne algorithmique complète.
Les dépendances se déplacent vers :
- les modèles d’IA utilisés (souvent propriétaires, comme ceux d’OpenAI),
- les datasets d’entraînement,
- les frameworks de développement, souvent dominés par quelques grands acteurs.
Des alternatives comme Mistral AI (France) ou Llama (Meta, open source) émergent pour proposer plus de transparence et de contrôle local. Mais elles impliquent des arbitrages techniques et stratégiques, notamment en matière d’écosystème et de support.
Un choix stratégique, pas seulement technique
Deloitte souligne que la souveraineté numérique devient un critère de choix stratégique, en particulier dans les secteurs sensibles (défense, santé, finance, secteur public).
Certaines entreprises misent sur les hyperscalers pour leur puissance d’innovation, quitte à accepter une forme de dépendance. D’autres choisissent des architectures hybrides, ou s’orientent vers des partenaires locaux pour mieux maîtriser leur chaîne de valeur.
Dans tous les cas, comme le résume IBM , le débat ne porte pas sur l’hébergement, mais sur le contrôle réel exercé sur les environnements, les technologies et les données.
La souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit. Elle repose sur des choix éclairés, alignés sur le niveau de maturité de l’organisation, son secteur d’activité et ses objectifs à long terme. Plus qu’un enjeu réglementaire, c’est un levier stratégique, qui mérite d’être abordé sans naïveté, mais aussi sans fantasme.
Sources:
- IBM - Souveraineté des données et hébergement des données : quelle est la différence ? https://www.ibm.com/fr-fr/think/topics/data-sovereignty-vs-data-residency
- Microsoft - Introduction à la souveraineté des données https://learn.microsoft.com/fr-fr/industry/sovereignty/cloud-for-sovereignty
- Deloitte - La souveraineté du cloud, un enjeu majeur pour l’avenir ? La souveraineté du cloud, un enjeu majeur pour l’avenir ?|Deloitte France
- IBM - Souveraineté des données et hébergement des données : quelle est la différence ? Souveraineté des données et hébergement des données | IBM